_____Le jeune homme, penché vers l'entrée du bouge, écoutait sombre et rêveur. Il lui fallait réfléchir aux jours prochains. Comment allait-il se comporter, allait est-ce être comme il se l'imaginait ? Une femme, blonde, l'air fier et courageux, une poêle à la main, qui criait après son mari, interrompit son questionnement. Il sourcilla, contrarié, mais reporta son attention sur le couple fantomatique. La femme semblait lui reprocher quelque chose, cependant on ne parvenait pas à saisir quoi, et le jeune homme se disait qu'elle-même ne devait pas savoir pourquoi elle était énervé, simplement qu'elle avait besoin de l'être. En face d'elle, l'homme restait impassible, l'air ferme, et le stoïcisme dont il faisait preuve contrastait d'autant plus avec la colère de la femme déchaînée. L'air grésillait autour d'elle tel des parasites électrisants. L'ustensile qu'elle tenait dans sa main tournait en ronds concentriques qui se rapprochaient petit à petit de l'homme qu'elle avait de front. Pourtant, son bras sembla fléchir, et elle lâcha la poêle à terre. Soudain, elle aperçut le jeune homme. Elle s'adressa à lui en criant : « Et qu'est-ce que tu regardes, toi, là ?! ». Il ne répondit pas, et continua de les regarder. « Réagis enfin » dit la femme à son mari. « Partez », lui dit-il. Le jeune homme se redressa, s'apprêta à partir, se dirigea vers la porte du bouge, puis revint : « Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs. », dit-il. Puis il partit.
_____Le dimanche matin, il pleuvait légèrement. La côte était déserte, le village semblait abandonné. Seule la mer s'agitait sous l'effet du vent et de la marée. Le sable était froid et âpre. Il était si tôt qu'aucun café n'était encore ouvert. Nous décidâmes de nous séparer, certains voulant attendre à tout prix l'ouverture d'un endroit où se mettre à l'abri et au chaud, d'autres, c'était notre cas, voulions nous promener et avancer le long de la côte. Il faisait humide, nous avions à peine dormi une heure ; nous perdions la notion de temps, celle d'espace. C'était une sensation agréable que de ne plus saisir l'organisation interne à nos pensées, d'être simplement à Balcanec, d'avancer, un pied après l'autre, dans un monde irréel où les nuages blancs et roses paraissaient naturels – je ris au wasserfall blond. La fin de la côte, là où le domaine de Balcanec s'arrêtait, où commençaient un autre chemin, des dunes, des vents, des mers, des déserts, m'atteignit de plein fouet. Il s'agissait de ce lieu où mes parents m'avaient emmené petit, seul lieu que je connaissais, que je ne pensais pas revoir ; que j'avais même oublié, ne pensant jamais avoir entendu ce nom de Balcanec auparavant, ce nom qui me faisait tellement rêver et qui maintenant se décomposait, sous l'effet d'extase et d'ivresse, en lettres auxquelles correspondaient une couleur, un son, un rapprochement divin. La pluie s'intensifia, les nuages devinrent sombres, et le tonnerre gronda au loin. La pluie battante nous obligea à s'abriter à cet endroit même où j'étais déjà venu – face à la mer. Ils ne parlaient pas, et moi non plus. Le temps se rafraichissait alors même que le soleil souhaitait percer les nuages d'orage. Ils se serrèrent l'un contre l'autre. La cavité qui nous servait de refuge avait un renfoncement dans lequel ils s'assirent. Je restai debout, à l'entrée, à la limite même des éléments naturels et de la caverne, leur tournant le dos. Là, je respirai, essayai en vain de mettre de l'ordre dans mes pensées. Je pleurai alors, longtemps et silencieusement, mes larmes rejoignant sur le sol mouillé celles des nuages ; et je pleurai, les larmes coulant le long de mes joues, auxquelles la pluie se mêlait, ou parfois même les embruns de la mer de Balcanec.